Françoise rejoint Extinction Rébellion !

Françoise rejoint Extinction Rébellion !

Durant tout le week-end de Pâques, les militants-tes d’Extinction Rébellion ont occupé le centre de Paris. Le site Reporterre précise qu’il s’agissait d’installer une « grande agora » sur la lutte contre le réchauffement climatique.

Il est impératif de faire pression et de prendre acte de la nécessité d’agir quelque soit le candidat élu, insistait l’un des organisateurs [à propos de l’élection présidentielle]. Nous n’attendrons pas cinq ans de plus.

L’esprit de Françoise planait d’autant plus sur la manifestation que celle-ci s’est déroulée en partie au pied de l’immeuble où l’autrice et militante a vécu de 1980 à 2000, comme le montre la photo ci-dessus (porte d’entrée à droite de l’enseigne Naturalia). Pour l’anecdote : à l’époque de Françoise, c’était un cinéma pornographique (contre lequel elle avait bataillé) qui était à l’emplacement occupé aujourd’hui par la boutique bio.

Reporterre a également publié un reportage photographique de l’action.

Françoise, son jardin secret

Françoise, son jardin secret

Les lectaires de l’œuvre romanesque de Françoise font un constat commun : son sens de la description picturale est particulièrement fouillé, nous transportant dans l’époque et le cadre de l’action.

Pour comprendre d’où cela lui vient, il faut savoir combien la peinture était importante pour elle, qui avait entamé des études au Beaux-Arts interrompues par la guerre et les nécessités alimentaires. Elle n’aura toutefois de cesse d’y revenir à travers ses écrits, qu’ils soient spécifiquements consacrés à des peintres, à des analyses écoféministes de la domination patriarcale comme dans l’excellent Histoire de l’art et Lutte des sexes. Plus généralement, c’est son style romanesque qui est empreint de son inclinaison.

Elle pratiquait aussi, pour elle et ses très proches, ou encore en marge de sa correspondance. Des ilustrations de voyages, des portraits de sa famille, de ses amis, de ses amours, des visions oniriques…

C’est une collection d’une centaine de ses réalisations que nous vous proposons ici.

Élixir-élections

Élixir-élections

Dans ce temps particulier de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle française, je ne peux m’empêcher de revenir trente années en arrière. À 38 ans, j’avais toujours refusé de déléguer mon pouvoir, de me faire représenter ou de contribuer à élire ce chef d’État monarchique que la Ve République avait institué. Françoise et moi, comme beaucoup d’autres, n’accordions que peu d’intérêt à cette messe alors renouvelée tous les sept ans et préférions, de très loin, lutter sur le terrain.

Mais, après les difficiles années 80 et les désillusions engendrées par les trahisons de la gauche de gouvernement sous le règne de Mitterrand, la peste émotionnelle prit peu à peu de l’ampleur, le rejet de l’autre, le racisme, la haine eurent droit de cité et rencontrèrent un tel écho dans ce qu’il est convenu d’appeler « le corps électoral » que je finis par décider, en 1992, de voter pour la première fois. Les discussions qui précédèrent et suivirent ma décision furent intenses entre Françoise et moi. En mai de cette même année, elle fit paraître dans L’Imbécile de Paris (« journal d’humour et d’opinions interdit aux journalistes ») le texte suivant :

Élixir-élections
Quelqu’un qui m’est très proche s’est fait inscrire pour la première fois sur les listes électorales, en mars 1992, pour : « barrer la route à Le Pen ».
Je respecte sa décision. J’en respecte l’esprit. Je respecte toutes les libertés, y compris celle de voter.
Si je refuse de le faire, je suscite l’étonnement : « Comment, toi qui ne parles que de politique ?… » Précisément. Mon refus personnel de voter est un acte politique. Depuis des années, je fais de la politique – comme tout le monde, car tout le monde en fait même en croyant n’en point faire, comme l’a dit, jadis, Napoléon (1). Admettons seulement qu’il y a bien des manières d’en faire. Et si mon opinion est que voter n’en est point la meilleure ?
Oui, on fait de la politique en écrivant un poème, en posant une bombe, en faisant un enfant ou en le refusant, en discutant le prix du métro ou la pêche à la baleine. En votant, je remets tous ces soins (parmi d’autres) à une autre personne que moi. Pourquoi pas ? Certes, dans le passé, cela fut matériellement nécessaire. L’est-ce toujours ?
« Le peuple renonce à son pouvoir au moment où il croit l’exercer. » C’est Sun Yat-Sen qui écrivit cet aphorisme après avoir étudié le mécanisme des élections françaises, avant de renverser le plus vieux pouvoir féodal du monde, le chinois, en 1911.
« Les honnêtes gens au pouvoir seront aussi impuissants que les canailles seront néfastes. » C’est Louise Michel qui, au retour d’exil, formula cette observation pendant une campagne électorale de la IIIe République.
Sans croire à la très résistible ascension de Le Pen – et si je me trompais, avec quel fracas chuterait son pouvoir après à peine quelques mois ! –, je ne néglige nullement sa très réelle menace : c’est celle d’un détonateur. Toutes les ordures, depuis si longtemps enfouies, remontent à la surface ? S’il éclate, un jour, un pogrom anti-bronzés, il en sera responsable ? Oui ? Mais ce n’est pas le bulletin de l’isoloir qui servira d’antibiotique à ce virus. Les deux faits ne se passent pas dans le même champ de réalité. Quel génocide se heurta jamais à un suffrage ? Quelle peste émotionnelle échoua-t-elle jamais contre un discours ?
1981 fit fleurir les roses de l’espoir pour beaucoup de monde. On voit, aujourd’hui, ce qu’on vaut l’aune. A-t-on besoin de rappeler ce que nous vaudrons ceux qui l’enterrent aujourd’hui ? Déjà, à cette époque lointaine, j’appelais à voter pour Coluche ! Si le petit poisson électoral est appelé à décider de son sort, être frit ou bouilli, on conçoit préférable de sauter hors du plat.
On a pu, jadis, mourir pour le droit de vote, comme cette Anglaise qui se jeta sous le cheval du King. « God did not save her ! » Si au lieu de se crêper le chignon pour la place à table on allait plutôt, tous ensemble, voir ce qui se passe aux cuisines ? Aux cuisines électorales qui fabriquent cet élixir, ou plutôt ce placebo ? Oui. Mais surtout aux cuisines planétaires. N’est-il pas temps de changer de… régime ?
(1) Napoléon fit cette réponse au fils de Mme de Staël qui protestait que sa mère voulait seulement « faire de la littérature ».

Françoise d’Eaubonne

L’écoféminisme entraîne des remous généalogiques

L’écoféminisme entraîne des remous généalogiques

Le site Fabula, lieu de ressources et de rencontre destiné aux chercheuses et chercheurs du domaine des études littéraires, vient de publier en ligne une parution intitulée Écoféminismes : récits, pratiques militantes, savoirs situés, dirigée par Magali Nachtergael (professeure en littérature française, Université de Bordeaux-Montaigne) et Claire Paulian (docteure en littérature comparée, Université de Paris-Sorbonne). Ce numéro est ainsi présenté :

Connaissant un regain à la fois théorique, militant et narratif, l’écoféminisme n’est pas à la mode, il est de retour. Lorsque Françoise d’Eaubonne forge le terme dans « Le Féminisme ou la Mort » en 1974, elle saisit ce qui désigne à la fois une urgence politique et de possibles modes de vie alternatifs qui surgissent de façon convergente au sein des mouvements féministes et écologistes. Aux États-Unis, dans les années 80, c’est à travers la figure de Starhawk ou de celle de la wicca (1), qui incarnent une conception plus spiritualiste, que le mouvement se pluralise tout en ouvrant à des frictions avec le féminisme matérialiste ou avec des imaginaires apocalyptiques. En croisant pratiques, récits et discours militants, le présent volume propose une ouverture sur des aspects divers, mais non exhaustifs, de l’écoféminisme aujourd’hui.

Dans l’introduction de ce travail, titrée Prise et reprises de l’écoféminisme en France, Magali Nachtergael et Claire Paulian précisent que ce numéro, Écoféminismes : récits, pratiques militantes, savoirs situés,

a pour originalité (…) de présenter outre des études de sites militants et une analyse ethnographique croisée, de nombreuses analyses d’œuvres littéraires et artistiques. Il participe à un « moment » et un désir particulier : celui de connecter la lecture, la réception, l’écriture en situation académique à des préoccupations écologiques et féministes de transformation du monde.

Après avoir recensé les divers travaux portant sur l’écoféminisme parus ces dernières années en France, les deux autrices s’attachent à souligner l’apport fondamental de Françoise :

Paru sous la plume de Françoise d’Eaubonne, le terme d’écoféminisme permettait d’ouvrir un champ d’investigation et de montrer la corrélation qu’il y avait entre, d’une part, l’imaginaire permettant l’exploitation mortifère de la nature et, d’autre part, l’imaginaire permettant l’exploitation des femmes. En 1974, dans « Le Féminisme ou la Mort » (…), Françoise d’Eaubonne, militante féministe et antinucléaire, entendait rappeler qu’une analyse des présupposés idéologiques menant à la dévastation de la nature et au risque nucléaire ne saurait être décorrélée des présupposés menant à l’exploitation des femmes. Il n’y aurait donc pas d’écologie transformatrice du monde sans féminisme.

Magali Nachtergael et Claire Paulian analysent ensuite les résistances culturelles que rencontre l’écoféminisme en France, résistances « que l’on peut situer dans une tradition féministe rétive à prendre en considération l’idée de la nature ». Pour les chercheuses,

Ce n’est pas tant la naturalité du lien à la nature qui est revendiquée, qu’une certaine culture du lien à la nature, passant par la reconnaissance fondamentale d’une dépendance des humains vis-à-vis de leur environnement et des autres espèces vivantes.

Une autre critique souvent formulée à l’égard de l’écoféminisme est ce qui touche à la spiritualité, notamment la spiritualité New Age, les images de sorcières ou de prêtresses wicca, et qui proviennent essentiellement de la culture états-unienne. En France, selon Jeanne Burgart Goutal,

L’émancipation politique passe (…), au contraire, par la critique de la superstition ; à rebours, l’élaboration de nouveaux rites et superstitions, aussi accompagnatrices, médiatrices et soutenantes soient-elles, apparaît comme un signe de régression.

L’écoféminisme est un mouvement de pensée collective, qui bouge et entraîne des remous généalogiques

Pour Magali Nachtergael et Claire Paulian,

La dimension spiritualiste de la wicca écoféministe peut se comprendre depuis un autre point de vue que celui de ses points de friction avec un féminisme matérialiste, en France ou ailleurs. Ainsi, pour Isabelle Stengers et Anne Querrien (2017), Starhawk n’est pas d’abord une prêtresse New Age typiquement californienne mais une remarquable praticienne de l’intervention pacifiste en situation de conflit.

D’où la question que se posent les autrices : « Comment faire avec cette multiplicité d’accentuations, ces possibles chevauchements ? » Il s’agit pour elles

d’aborder l’écoféminisme non comme l’expression d’une pensée unitaire, ou d’une école de pensée, mais comme « une prise sur le monde », prise faite d’un ensemble de pratiques, de textes, hétérogènes, écrits dans des contextes différents et souvent militants par des autrices socialement différemment situées – même si elles ont toutes fait des études.

Il ne s’agit pas de parler d’une même voix mais de faire

entendre des dissonances, des divergences d’accents, des chevauchements qui ne relèvent pas du clivage ni de la dissension tant que les femmes qui les portent s’efforcent avant tout d’agir ensemble pour un monde plus viable et plus juste, pour une économie plus vivrière.

C’est la raison pour laquelle le mot « écoféminisme » est mis au pluriel dans l’intitulé Écoféminismes : récits, pratiques militantes, savoirs situés, « non pour conflictualiser ce mouvement de pensée mais plutôt pour insister sur sa dynamique ».

Un des textes de cette édition, titré Rachel Rosenthal, une artiste écoféministe de la performance, fait référence à plusieurs reprises à l’ouvrage de Françoise Les Femmes avant le patriarcat (1976).

(1) Mouvement religieux d’abord confiné à un cercle restreint, la wicca s’est progressivement développée dans les pays anglo-saxons où elle constitue la principale forme de néopaganisme New Age.

Il y a 50 ans, à San Remo

Il y a 50 ans, à San Remo

Le 5 avril 1972, Françoise et une vingtaine de militant·e·s des mouvements homosexuels français, belges, néerlandais, norvégiens et britanniques, dont son compagnon Marc Payen, sont allé·e·s à San Remo rejoindre leurs camarades du FUORI afin de saboter le premier Congrès international de sexologie. Les psychiatres comptaient se pencher sur « les comportements déviants de la sexualité humaine », c’est-à-dire sur l’homosexualité considérée comme maladie mentale. Si la contestation a été passée sous silence en France, elle a été en revanche largement répercutée dans les médias italiens.

Sur les pancartes arborées par les militant·e·s, on pouvait lire des slogans tels que :

  • Psychiatres, nous sommes venus vous guérir ;
  • La normalité n’existe pas ;
  • Psychiatres, plantez vos électrodes dans votre cerveau ;
  • Premier et dernier congrès de la sexophobie.

À l’occasion des 50 ans de l’émergence de la contestation gay en Italie, de nombreux évènements et rencontres sont organisées : conférences, LGBT+ prides, podcasts…

Francesco Lepore, journaliste, auteur, chercheur en spiritualité chrétienne aux époques médiévale et moderne, revient sur cet épisode fondateur du mouvement gay italien dans un article en italien paru dans Linkiesta, et dans lequel il souligne « l’admirable intervention de Françoise d’Eaubonne » et rappelle « le célèbre discours de la poétesse et écoféministe ».

Elle a fait un discours admirable d’une quinzaine de minutes, comme une véritable amazone.

Rappelons également le témoignage de Marie-Jo Bonnet (militante du MLF et du FHAR) et d’autres participant·e·s au sabotage de ce congrès, que l’on peut suivre sur vimeo.

Tu seras un homme écoféministe, mon fils !

Tu seras un homme écoféministe, mon fils !

Décidément, le fantôme de Françoise d’Eaubonne hante bien des lieux. Le Printemps des Fameuses, cette année, n’a pas été épargné. Ce festival, qui se déroule tous les ans à Nantes, fêtait le 18 mars son dixième anniversaire. Il a pour ambition de démontrer « que la question de l’égalité femmes-hommes est un accélérateur de progrès social et sociétal. »

Toute la journée, dans une salle d’environ 600 places (le Stéréolux) et des salles périphériques, le public a pu assister à une longue série d’interventions très diverses, comme :

  • Mon Panthéon est décousu : aux grandes femmes, la matrie reconnaissante !
  • Égalité professionnelle et violences sexuelles et sexistes : des indissociables !
  • Transmission de patrimoine et inégalités de genre : qu’est-ce qui se joue chez le notaire ?
  • Les Matriarches : voyage au « centre » de la terre
  • Atelier drag king : jouer à déjouer les stéréotypes de genre
  • Quelle place pour les hommes proféministes dans l’histoire ?

Tu seras un homme écoféministe, mon fils !

Élise Thiébaut, Vincent d’Eaubonne et ma pomme avons clôturé cette journée avec le sourire en évoquant, pour l’une en tant que biographe, et pour les deux autres en tant que fils « biologique » et fils « spirituel » de Françoise d’Eaubonne, la question de la transmission hors des sentiers battus, en explorant les impensés de l’héritage matrimonial.

Toutes les interventions sont visibles sur YouTube.