La valeur n’attend point le nombre des années

Par Vincent d'Eaubonne

Fils de Françoise, je m'active avec d'autres à faire connaitre sa vie et sa pensée, et à la prolonger dans la mesure de mes moyens.

Mis à jour le 06/02/2026 | Publié le 22/01/2026

Quiétude intérieure, une calligraphie d’Itsuo Tsuda

Infos : mise à jour des notices pour Les yeux du Paradis (1953) et La drogue (1974)

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Ma camarade Eleni Riga, qui spéléologise actuellement dans les archives de notre vieille enragée, m’a transmis ce poème datant de 1929. Françoise avait donc neuf ans. Mais où a-t-elle bien pu acquérir toutes ces connaissances ? Pas à l’école, elle y fait sa première année. Probablement grâce à sa mère, érudite, qui a assuré jusque là les cours à domicile. Et à la bibliothèque familiale, puisqu’elle dévore tout ce qui se trouve à sa hauteur.

Elle acquiert un style qui déjà s’affirme en noircissant de son écriture, depuis ses cinq ans et comme elle le fera toute sa vie, le moindre bout de papier qui passe à sa portée . Et c’est à ses neuf ans que la grande Colette publie deux de ses poèmes.

Le Japon 

L’île des maisons de papier
Des ombrelles et des paravents
Patrie des dieux terribles et charmants
Des cigales et des cerisiers. 
Patrie des orangers en fleurs
Dès peintre habiles et des poètes 
des gens qui n’ont jamais eu peur 
Et des plus délicieuses bêtes
Hélas un grand changement est fait
Le Japon est civilisé!
Ou sont tes brodeuses?
Tes poèmes, tes jeunes filles heureuses ?
Si le Japon prospère 
Il a perdu toute sa beauté
A-t-on idée de remplacer par des usines
Des maisons en papier…si fines…

Voilà, en germe, le combat de sa vie. Le féminin y est déjà présent, et les deux derniers vers interrogent l’évolution du monde, en critique du progrès. Il ne faut donc pas s’étonner si près d’un siècle plus tard elle est publiée dans la collection Les précurseurs de la décroissance.

Dans Chienne de jeunesse, elle se dit à cet âge de neuf ans frappée par un vers de Victor Hugo, elle le connaît donc. Pour ses deux derniers vers son inspiration pourrait-elle lui venir, par exemple, de Mélancholia ? Mélancholia, où Hugo dépeint son siècle et tonne contre le Progrès et l’Usine, contre le sort atroce fait aux enfants, aux femmes, aux autres qu’humains. Déportons-nous un instant de notre Occident contemporain confortable (pour nous, et plus pour longtemps) : il n’a pas pris une ride.

… Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,

[…]

Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain ! –
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !

[…]

Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme ! …

On ne peut qu’imaginer l’effet d’une telle lecture sur une âme aussi ardente !

Mais revenons à l’illustration, une calligraphie d’Itsuo Tsuda, choisie pour le poème de Françoise par Manon Soavi. Voici ce qu’elle en dit :

« Dans cette calligraphie de style dit semi-cursif, le trait du haut représente le toit, donc la maison. Les deux signes ensemble « sous le toit » figure le tri des haricots, donc par extension une activité calme, silencieuse.

Et je me réfère à Ariel Salleh : dans la culture japonaise il y a une recherche d’un état intérieur de calme, qui n’est pas un état d’insensibilité ou de transcendance. Au contraire le calme intérieur se trouve dans l’intégration de la vie. A l’image du travail dit « féminin » qui tisse les communautés, exigeant flexibilité et attention aux rythmes humains et naturels. L’essence de cette présence calme est dans ce travail qui tient et s’inscrit dans le temps endurant ».

Peut-être avez-vous déjà fait le lien avec le féminisme de subsistance. Et pour celui entre Japon, arts du corps et écoféminisme, je vous invite à lire Manon Soavi, ici par exemple.

Note du 06/02 : et au croisement du Japon, de l’art, de l’écoféminisme et des catastrophes industrielles, vous pouvez écouter cette intervention d’Elodie Royer. J’y ais appris qu’un article de Françoise avait été traduit et inséré dans un ouvrage collectif au milieu des années 80.

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