Focus sur la Lettre Ouverte à Jean-Paul II (1997)

Par Vincent d'Eaubonne

Fils de Françoise, je m'active avec d'autres à faire connaitre sa vie et sa pensée, et à la prolonger dans la mesure de mes moyens.

Mis à jour le 05/01/2026 | Publié le 30/12/2025

Dessin de Françoise, 1942

Info : mise en ligne d’une dédicace à Colette (1951) et d’une lettre à Françoise de la Résistance Iranienne en exil (1994)

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Le choc

Début 1945, Françoise est marquée à vie par une éxpérience terrible qu’elle relate dans Les Monstres de l’été.  La jeune femme de vingt-cinq ans affaiblie par les privations participe au brancardage des personnes rescapées des Camps à la gare de Lyon-Perrache. Elle en fait un récit glaçant :

« Ces garçonnets rachitiques et chauves, aux oreilles décollées, au yeux fous, hypertrophiés, c’était des femmes…« ‘

L’histoire du peuple juif hantera son œuvre, du Complexe de Diane à l’Evangile selon Véronique, son dernier livre, comme l’évoque Danielle Roth-Johnson dans le premier tome de Causes Comunnes. Aussi, lorsque Jean-Paul II demande pardon (13 avril 1986 et 26 mars 2000, principalement) pour les atrocités commises contre lui, Françoise n’a pas oublié le silence assourdissant de Pie XII durant la Shoah, dont l’attitude plus qu’ambigüe sera confirmée par l’ouverture des archives du Vatican en mars 2020.

Et cette amende honorable ne lui suffit pas, un autre moment atroce de l’histoire de l’Eglise doit être mis en lumière. Elle publie une Lettre Ouverte à Jean-Paul II.

L’adresse à jean-Paul II

« Votre Sainteté, Nous avons applaudi avec la plus grande joie l’amende honorable de l’Eglise devant l’infortuné peuple juif si longtemps persécuté pour la fausse accusation de déicide.

Mais il est une autre catégorie humaine comptant par dizaines de milliers les victimes accusées, torturées, et brûlées sans recours pendant deux siècles (1450-1650) qui relève également – du moins principalement – de la responsabilité papale[…] pour […] laquelle […] une amende honorable serait aussi équitable que celle concernant le peuple d’Israël.« …

Voilà une entrée en matière bien protocolaire. Elle traduit les sentiments complexes que Françoise entretenait avec le christianisme, religion de sa naissance. qu’elle quitte avant son entrée au Parti Communiste en 1946. 

Françoise ne s’embarrassait pas, à l’époque où elle écrit cette lettre, de formules usuelles pour s’adresser aux puissants. Subjectivement, j’y vois une concession en guise de remerciement mélangée à une subtile pointe d’humour. Car après l’avoir quittée, elle ne reconnaitra plus jamais cette Eglise qu’elle nommait Paulinienne, donc, pour elle, antiphysiste et patriarcale. Ce qui ne l’empêchait pas de considérer le fait spirituel comme un fondamental de notre espèce, comme lors des RV de l’Histoire en 2004. Et de manifester un vif intérêt évident pour la figure du Christ et les Evangiles, surtout apocryphes.

Histoire d’un sexocide

« …nous voulons parler du sexocide des sorcières.[…]Sexocide est le mot juste puisqu’il s’agit, sous prétexte de sorcellerie, d’une misogynie […] portée au paroxysme par les écrits des Pères de l’Église autant que par les brillants théologiens que furent Tertullien et Origène. Les insultes et les anathèmes de cette tradition où brillent Thomas d’Aquin, Jean Chrysostome et Saint Jérôme entre tant d’autres docteurs préparèrent de longue date cette « chasse aux sorcières » qui fut avant tout une « chasse aux femmes ».

Françoise vient de publier Le sexocide des Sorcières. Dans la suite de sa Lette elle revient sur l’histoire de ce massacre. Elle évoque le dominicain Jakob Sprenger « obsédé sexuel au bord de la psychopathologie » et Kramer, les auteurs du Malleus Maleficarum, (livre indispensable à tout bon chasseur de sorcières), et le pape Innocent VIII « qui donna l’imprimatur à ce vaste appel au meurtre » et qui « était un parfait débauché dont les orgies entretinrent l’angoisse du pêché et l’horreur des filles d’Eve« .

Un manuel hérétique

Elle voit aussi dans ce manuel « préludant à un Mein Kampf » une trace très probante d’hérésie :

« …un des dogmes les plus établis de l’Église est l’effacement du pêché originel par le sang du Christ. […] Or, Kramer et Sprenger attribuent à une catégorie spécifique de l’humanité un péché natif, spécifique, qui le met hors l’humain, en dépit du baptême. Pourquoi ne dénonça-t-on jamais l’outrecuidance  hérétique de cette déclaration ? […] Si inique que fut la persécution du Juif, une issue lui était offerte : il pouvait se faire baptiser par l’eau saine.[…] Mais la femme était condamnée d’avance et sans pouvoir se changer en homme.[…] C’est ainsi qu’on put voir l’évêque de Trêves faire brûler des fillettes de sept ans puisqu’à cet âge elles devenaient femmes…« 

Suit une liste des exactions documentées par régions d’Europe, avec la proportion de femmes et d’hommes condamné(e)s au bûcher, ainsi qu’un développement du parallèle entre la chasse aux juifs et aux femmes, où elle cite l’historien jean Delumeau : « L’anti-judaïsme et la chasse aux sorcières ont coïncidé« . Puis elle en vient à son dernier point : 

L’allergie au féminin

 » Mais il est un autre territoire de la malédiction auquel touche celui du féminin[…] c’est l’homosexualité. Le « péché muet », le plus horrible […] depuis la législation de Constantin {…] puise son abomination dans le fait que l’homme imite la femme, alors « qu’il a le bonheur de ne pas en être une » comme le dira un dévot de l’abbé de Choisy. Sorcellerie fait toujours supposer « bougrerie ».

[…]

Touchant d’un côté à la question juive et de l’autre à la condamnation de l’homosexualité, la sorcière a donc représenté pendant deux siècles d’horreurs et de supplices infligés par une culture intégriste, le summum de l’allergie au féminin déjà si largement manifestée, et au plus haut niveau, depuis les premiers siècles de l’Église triomphante.« 

[…]

« L’indignation qu’éprouvent les femmes aujourd’hui, surtout si elles appartiennent à cette Église ou cette religion, est d’autant plus véhémente que l’Évangile, « sur lequel Pierre a bâti son Église », est de tous les livres sacrés que connaît le monde le seul qui soit féministe.« 

Françoise connaissait-elle les théologiennes écoféministes anglo-saxonnes qui s’activent depuis les années 80 ? Elle en a peut-être entendu parler, mais ne les a probablement pas lues, puisqu’elle n’ont pas été traduites jusqu’à recemment. Une recherche dans ses ouvrages non-édités en lien avec le christianisme permetra peut-être de lever le doute.

Et elle conclut comme elle avait commencé :

« Voilà pourquoi nous attendons de Votre Sainteté une amende honorable de la même inspiration qui lui dicta la déploration du génocide médiéval des Juifs lavés de leur accusation de déicide, alors que les « sorcières » ne le furent jamais d’une accusation encore plus insensée. Et nous assurons Votre Sainteté de votre confiance en Son sens de la Justice dont elle a donné précisément un si équitable et si parfait exemple. »

Une Lettre à l’épreuve de l’histoire

Presque trente ans après, l’interrogation fondamentale de cette Lettre reste d’actualité. Si des travaux historiques récents minorent le nombre de victimes et éclairent d’un jour nouveau la réalité des procès et le fonctionnement des institutions, il n’en reste pas moins que l’allergie aux femmes, et plus largement la peur du féminin, était bien la raison fondamentale de cet épisode, puisque constitutif de cette Eglise.

Combien de cette peur porte-t-elle encore aujourd’hui, et jusque à quand ? Est-elle le signe de sa condamnation, ou trouvera-t-elle le chemin pour se laver du père de tous ses péchés ?

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