
Textes de Françoise d’Eaubonne
Lettres, tracts, pamphlets, poésies, livres….
2005 : post-scriptum au testament politique
Écrit trois mois avant son départ, c’est probablement le dernier texte de Françoise, inachevé. Il est inconnu du public.
En complément du testament précédent, elle revient sur l’histoire de son siècle, exprimant le profond mépris que lui a inspiré la IIIe République. Elle y resitue l’histoire des femmes, le long combat pour le droit de vote avant celui pour l’avortement, illustre comment l’évolution des techniques a modifié les mentalités dans une France polarisée entre laïcisme et catholicisme presque toujours conservateur.
Puis viennent plusieurs pages de notes et réflexions manuscrites émaillées de citation où l’on croise aussi bien Flaubert que la Torah, Yung et le Général de Gaulle. Elles se concluent par un appel à rééditer certains de ses livres qui lui tiennent à cœur.
2004 : Testament philosophique et politique
C’est l’un des derniers textes publics de Françoise, si ce n’est le dernier, écrit à peu près dix mois avant son départ.
Elle y balaie l’Histoire, de l’Antiquité au tournant du millénaire, revient sur ses « engagements motivés par la recherche vers une société meilleure » et ses « activités militantes, parfois insensées, souvent parfaitement légitimes » pour en dire que, si elle s’est « souvent fourvoyée », elle n’a « honte de rien », et s’appuie sur son expérience pour « évaluer le XXe siècle dont [elle] témoigne, et envisager ce que le XXIe siècle lui devra ».
Ce testament est empreint d’une réflexion sur le sacré dont elle nous avait déjà fait part avec la publication de L’Évangile de Véronique l’année précédente. Elle expose la rupture Jésus (citant Simone Weil) et son noyautage par la romanité, et poursuit en documentant « Le triomphe territorial, économique et spirituel du colonialisme » et ses conséquences jusqu’à la fin de ce cycle ou de notre espèce qu’elle voit poindre.
Enfin, elle nous lègue en conclusion : « À vous, enfants menacés de cette ère qui semblait si riche de promesses aux contestataires du XXe siècle, une doyenne de ces mouvements si pleins d’élans et de colères, combats incessants contre l’injustice, l’absurde, l’intégrisme, lance comme une bouteille à la mer cette ultime adresse aux temps qu’elle ne verra pas ».
2000 : De la construction à la destruction de la subjectivité féminine
« Où la marchandise disparaît, la femme se fait marchandise avec l’alibi religieux et familialiste. »
« L’individu féminin, cible de choix en même temps qu’outil privilégié de propagande — surtout quand ce féminin est parcellisé, beauté, consommation, hygiène des enfants, etc. — se voit propulsé au top niveau de cette entreprise de fabrication d’une subjectivité comptabilisée et rentable. »
« L’État est réduit à sa « dimension policière et guerrière », ce qui relève du populisme le plus informé par l’obsession sécuritaire. La volonté de construire un système politique est totalement anesthésiée, le social rejeté hors champ, et les intentions d’organisation et de relations, valables, nouvelles, si présentes dans les Seventies, sont totalement niées par ce jeu des lois marchandes. »
1999 : Lettre à « Temps critiques »
En 1999, Françoise, qui participait régulièrement aux débats de Temps Critiques, constate : « Si presque partout l’État est en position de relative faiblesse, s’il participe par force à la destruction des rapports sociaux, c’est qu’il n’est plus — et de façon plus ouverte que jamais — que l’instrument local du gouvernement planétaire qui ne dit pas son nom (…), le pouvoir financier. »
Puis elle pose la question des forces qui pourraient engendrer un changement radical, question toujours sans réponse un quart de siècle plus tard : « Dans la mesure où aucune classe, aucune catégorie, aucune collectivité ne peut plus se charger (…) d’une “mission” révolutionnaire, sur quelle base et par quels moyens l’entreprendre ? »
1999 : Le XXIe siècle et les femmes
C’est à la toute fin des années 1990 que Françoise a donné ce bref interview pour Jalons, le bulletin du PDF (parti démocratique et féministe) ; nous n’en connaissons pas la date précise. Alors qu’elle sent que sa fin n’est plus lointaine, Françoise s’inquiète de plus en plus du devenir de l’humanité à l’approche du IIIe millénaire. La mainmise de l’économie sur le politique, les bouleversements du monde du travail, le surgissement brutal de l’informatique, des réseaux et de l’inintelligence artificielle, lui font poser des questions essentielles qui, vingt-quatre années plus tard, n’ont pas véritablement trouvé réponse.
« Symbole de la feminité, la nature est attaquée, transformée, niée de toutes parts. (…) Tant que le profit demeurera la base du système économique, tant que le rapport production/consommation ne tiendra aucun compte des besoins et du droit à vivre de tous, la seule issue possible restera la destruction du plus grand nombre, qui passe d’abord par leur mise à l’écart !
Cette fois encore, les femmes vont-elles se soumettre à ce qu’on leur a toujours présenté comme inéluctable ? »
Françoise d’Eaubonne
1998 : Virtuel et domination
Dans ce texte daté de 1998, Françoise s’élève contre l’informatisation galopante de la société, du travail et des relations humaines. « Le rapport de l’homme au monde va être, plutôt que modifié, bouleversé de fond en comble, si son rapport à l’espace-temps l’est par l’ère numérique, à savoir par le règne du virtuel. » Le thème de « la disparition du travail » était couramment débattu à la fin du siècle dernier. Depuis, l’informatique et les réseaux n’ont pas véritablement aboli le travail, mais l’ont modifié en profondeur : plus d’ouvrages créés par des corps œuvrant ensemble, mais des individus isolé-e-s, chacun-e sur son clavier et son écran, jusqu’au télé-travail qui désagrège le corps du prolétariat et enchaîne le corps des travailleur-se-s en libérant la production de l’espace et du temps, « l’expérience de quitter le socle immémorial qu’est son rapport à l’espace-temps et au monde réel ». Françoise pressent déjà une « nouvelle identité humaine » qui mettra « l’humanité en danger de disparition ». Un quart de siècle plus tard, le développement de l’inintelligence artificielle, des écrans omniprésents et de la surveillance totalitaire généralisée peut effectivement nous faire redouter le pire.
« Dans quinze ou vingt ans, ceux qui ont connu le monde “d’avant” seront morts. »
1998 : Françoise part en Amérique
En 1998, Françoise est invitée, au titre de S.O.S Sexisme, à un colloque dans le Montana. Ce sera toute une épopée, tant Françoise avait une infinie faculté à merveilleusement se perdre, ne parlant de surcroît pas un mot d’Anglais.
C’est ainsi que, selon un témoignage de l’époque, les organisataires du colloque eurent des sueurs froides : elle disparut pendant 48 heures pour réapparaître miraculeusement. Où était-elle passée ? C’est aujourd’hui un mystère…
Le document joint est une courte note de sa main qui présente son projet d’intervention.
1997 : Retour sur Écologie/Féminisme
En 1997, pour la revue Silence de Solange Fernex où s’exprimeront aussi Vandana Shiva et Wangana Mathari, Françoise évoque Écologie/Féminisme, révolution ou mutation ?
Vingt ans après la publication de son livre, elle s’inquiète de la domination par le numérique, appelle les femmes à organiser la résistance du charnel face au virtuel, et rappelle que « En mai 68, on clamait « l’imagination au pouvoir ». Aujourd’hui, le pouvoir a conquis l’imaginaire ».
1997 : Lettre ouverte à Jean-Paul II
« … La sorcière a donc représenté, pendant deux siècles d’horreurs et de supplices infligés par une culture intégriste, le summum de l’allergie au féminin déjà si largement manifestée, et au plus haut niveau, depuis les premiers siècles de l’Église triomphante. »
Françoise d’Eaubonne
1996 : Une rose pour Violette
Romancière née en 1907 et disparue en 1972, Violette Leduc a fortement marqué Françoise d’Eaubonne. Les deux écrivaines furent d’ailleurs amies. Pour un colloque Violette Leduc organisé à l’Université Charles-de-Gaulle à Lille, les 15 et 16 mars 1996, Françoise a écrit ce texte à propos de la difficile réception par le public français de l’œuvre remarquable « d’une écrivaine si prodigieusement douée »
Françoise d’Eaubonne
1992 : Elixir-élections
Au début des années 1990, alors que le rejet de l’autre, le racisme et la haine avaient de plus en plus droit de cité dans les médias et dans le débat public, Françoise fit paraître dans le numéro de mai 1992 de L’Imbécile de Paris (« journal d’humour et d’opinions interdit aux journalistes ») un petit article expliquant pourquoi elle refusait depuis toujours de mettre un bulletin dans l’urne électorale, même pour faire barrage à la peste émotionnelle.
Françoise d’Eaubonne
1991 : À propos de la RAF selon Joachim Bruhn
Au début des années 1990, dans le contexte de l’effondrement du bloc soviétique, s’amorce dans Temps critiques un débat sur la Fraction Armée Rouge (RAF). Les prisonniers de la RAF sont alors en grève de la faim pour un certain nombre de revendications vitales, ce qui suscite une violente critique de Joachim Bruhn (homme politique allemand, éditeur et donneur de leçons de pureté révolutionnaire). Françoise participe à ces controverses, à travers ce texte paru en avril 1991, « À propos de la RAF selon Joachim Bruhn ».
Il peut être intéressant de signaler que, selon sa fiche Wikipédia en Allemand, Joachim Bruhn aurait déclaré en 2003 : « Il ne peut y avoir de critique de l’État d’Israël qui n’est pas antisémite […] La tâche des communistes anti-allemands n’est pas de s’identifier à Israël, car Israël n’est pas le substitut de la “patrie des travailleurs”, mais d’expliquer pourquoi il est nécessaire de se mettre inconditionnellement derrière Israël et aussi derrière Ariel Sharon : à savoir dans l’intérêt de la société mondiale sans État et sans classe. »
1990 : La restauration 1990
1990. Depuis quelques années, l’URSS, alors dans une impasse économique et politique, amorce sa mue sous l’égide de Mikhaïl Gorbatchev, mais la fin de l’empire approche. Le « triomphe de la démocratie parlementaire euro-américaine » amène Françoise, visionnaire, à prédire dans ce texte que s’ouvre la boîte de Pandore. Trente-quatre années plus tard, les sortilèges maléfiques des démons frères, Capital et Patriarcat, s’abattent sur l’Humanité, toujours plus terribles et monstrueux.
1981 : Ni lieu ni mètre
« … du fond de mon puits de cendres, tapie comme un scorpion, je mâche mes mortes trop aîmées… »
Françoise d’Eaubonne
1980 : La nature de la crise
En 1980, le n° 20 de Sorcières, les femmes vivent publie 6 pages de Françoise. Elle y résume son long travail pour débusquer les causes premières de nos aberrations. Le recul du temps ne fait que renforcer sa plume et, malgré des rappels anthropologiques qui pourront parfois être datés, elle en vient à l’essentiel dans deux dernières pages fulgurantes.
Françoise d’Eaubonne
1978 : De l’écriture, du corps et de la révolution
Dans ce court texte flamboyant écrit à 58 ans, Françoise évoque son « corps de femme ouvert au monde entier sur les futurs de l’histoire dont sa mort fait partie ». Son corps, qui « a tout vécu en défiant l’ennemi et se redressait en chantant ».
Son « seul ami avec l’écriture [qui] ne m’ont jamais fait défaut, pas plus que l’amour le plus exigeant… celui de l’insurrection armée… milliards de loups arrosés de pétrole et qui flambent. »
Elle appelle toutes les femmes à la fierté de leur corps, rappelant qu’il EST,… alors que la RÉVOLUTION n’est pas encore.
Quand tout est dit sur Françoise, ses 100 livres publiés, ses mots légués à la langue française, ses théorisations visionnaires, il reste ce fait : c’était une incarnation de la vie hors normes, un tellurisme, une force primordiale.
1977 : La mère indifférente
Dans ce texte publié en 1977 dans Les Cahiers du Grif, Françoise revendique d’avoir été une « mère indifférente » au lieu d’avoir été une « castratrice à cuisine, lessive, raccommodage… ». Pourtant, elle a connu ce qu’elle appelle « l’instinct maternel », « au niveau le plus animal qui soit ». Mais elle dénonce ce que la société mâle a fait de cet instinct : un « moyen d’oppression et d’aliénation qui ravale la femme au rang de femelle pondeuse ». Ce texte est suivi de l’Appel des femmes du Mouvement éco-féministe à la grève de la maternité (déjà publié en 1974 dans Charlie-Hebdo).
Françoise d’Eaubonne
1976 : Lettre à une GRECE qui n’est pas sans colonels
Le 3 mai 1976, Françoise répond à l’invitation qui lui est faite à rejoindre le Groupe de Recherche et d’Etude pour une Civilisation Européenne dont l’objet, comme c’est étonnant, est de : défendre, illustrer et prolonger les « bases de la civilisation européenne ».
Cette élite intellectuelle, très au fait de la vie des idées, a jugé opportun de proposer à Françoise d’Eaubonne d’y adhérer. À Françoise d’Eaubonne ! Elle leur répond donc :
Françoise d’Eaubonne
1976 : Le commando des non-vengeurs
Le 5 mai 1976, Françoise, très en verve à cette période, écrit ce poème en mémoire de ses camarades tombé(e)s en Allemagne, Irlande, Espagne, Chili…
« … Ne vous y trompez pas, notre nom est DEMAIN
Nous respirons devant la porte
Ce bruit léger qui vous réveille ce n’est rien
Dites-vous ?
Pâlissez… »
Françoise d’Eaubonne
1976 : La révolution amoureuse
Françoise d’Eaubonne
1976 : De la révolution écologique planétaire aux isoloirs de Lalonde
En 1974, Françoise avait participé à la campagne électorale du premier candidat écologiste à l’élection présidentielle française et avait soutenu la candidature de René Dumont alors qu’elle n’avait à-priori jamais voté, (ou peut-être durant sa période au PC, par devoir de parti ? ) ? et ne re-votera jamais plus.
Deux ans plus tard, elle s’est élevée contre les tactiques électoralistes du mouvement écologiste (représenté par Brice Lalonde), fidèle à son positionnement selon lequel voter n’est pas une manière de changer le monde. (Voir Elixir-Élections).
« Au moment des Présidentielles, j’ai soutenu de tout cœur la campagne de René Dumont pour deux raisons : il était inéligible, le savait (…) et le public devait être, de toute urgence, informé des périls les plus criants, le nucléaire et le démographique. »
Françoise d’Eaubonne
1975 : Profession de foi pour l’an 76
Près de 20 années plus tard, en 1993, Françoise est revenue dans son journal sur cette « profession de foi définitive » :
Françoise d’Eaubonne
1974 : Appel des femmes du Mouvement Écologie-Féminisme
Françoise d’Eaubonne
Le texte est repris par Virginie Despentes, Beatrice Dalle, Casey et le Groupe Zerö dans le spectacle Troubles.
1973 : La société mâle
Françoise d’Eaubonne
1972 : La féminitude
Françoise d’Eaubonne
1972 : Avis au flikiatres et aux hétéroflics
Françoise d’Eaubonne
1972 : Appelez-moi salope
Appelez-moi salope ! Pour « établir une véritable unité d’action entre homosexuels et leurs sœurs lesbiennes », Françoise, et à travers elle le FHAR, sort en 1972 un journal ronéoté avec les moyens du bord qui affiche fièrement ce titre provocateur. « Les homosexuels d’Amérique ont à leur disposition le mot « gay » qui n’établit pas de distinction de sexes. Dans notre langue natale, il n’existe pas de genre neutre entre le masculin et le féminin. Il faudrait peut-être en inventer un », suggère l’autrice. Alors pourquoi pas le mot « salope » ?
Appelez-moi salope ne connaîtra pas de suite après ce numéro 1. Daniel Guérin quittera le FHAR peu de temps après, suivi par Françoise d’Eaubonne, déçue que le mouvement se soit transformé en simple lieu de drague.
« Nous pensons que le FHAR doit partir de cette donne pour établir une véritable unité d’action entre homosexuels et leurs sœurs lesbiennes. Répétons qu’ils n’y parviendront qu’en considérant D’ABORD en elles les femmes opprimées en tant que femmes avant de l’être en tant qu’homosexuelles ; car eux, les hommes, ils ne sont réprimés qu’en tant qu’homosexuels ; jamais en tant qu’hommes. »
Françoise d’Eaubonne
1959 : Lettre à Jean-Paul Sartre
Point de grande discussion littéraire ou politique dans cette lettre, mais un appel au secours pour un proche visiblement en train de sombrer.
1959, Sartre est en pleine gloire et Françoise lui rend les honneurs selon les mœurs de l’époque, avant de plaider la cause de son ami. Elle donne des indications sur ses propres conditions de vie : elle travaille énormément, à s’en rendre malade, car si elle n’élève pas ses enfants elle en assume les frais. Ce qui ne l’empêche pas, comme elle le fera toute sa vie, de tenter de venir en aide à tel ou telle, au gré des rencontres et des circonstances.
Nous ne savons pas si cette lettre sera suivie d’effet ou même si Sartre l’a reçue ; le fait que nous l’ayons signifie probablement qu’elle ne fut jamais envoyée.
1955 : J’ai vu, j’ai pleuré, j’ai serré les poings
1955, Françoise est en Algérie. Après l’expérience de la guerre et des horreurs du nazisme, elle vit en direct le racisme colonial, et en fait un article dans le journal Droits et libertés du 24 février 1955.
« Les aspects les plus répugnants du racisme que je haïssais si fort chez les Américains et les Anglais, à l’égard des noirs, des natives, je les vis dans toute leur hideur à Alger et à Constantine ; et cette fois, à ma grande humiliation, les racistes n’étaient pas des Américains ni des nazis, mais des Français, mes compatriotes. »
Article suivi de celui du général Tubert, ancien maire d’Alger qui, sans être fondamentalement anticolonialiste, s’insurge avec virulence contre le traitement réservé à la population d’origine de ces terres et la politique coloniale française.
1951 : Dédicace à Colette
Françoise a trente et un ans, elle vient de publier Le Complexe de Diane, en défense du Deuxième Sexe de Beauvoir attaqué de toute part. Elle sait ce qu’elle doit à Colette, qui publia deux de ses poèmes quand elle avait neuf ans et la poussa, avec d’autres, à écrire.
Mais plus encore elle la vénère, allant jusqu’à ne pas oser lui proposer de la rencontrer pour ne pas faire perdre de temps à son génie. Elle conclut sa dédicace par un : Avec l’expression de ma déférence et de ma vive gratitude « pour être femme, pour être Colette ».
Françoise déférente, voilà qui n’est pas commun. Mais c’est Colette.