Annoncé comme projet d’édition en 2022, Histoire de l’art et lutte des sexes sera dans les bacs en septembre. Il aura fait l’objet entretemps d’un travail considérable d’appareillage critique et d’un important enrichissement iconographique. Les Presses du Réel, spécialisées dans le livre d’art, en a fait un très bel objet avec des représentations picturales de grande qualité.
Si l’essayiste qui forgea le néologisme écoféminisme est désormais régulièrement citée, des pans entiers de son œuvre demeurent dans l’ombre, dont ses réflexion sur la peinture et son rôle dans la société. Grâce à Fabienne Dumont, herstorienne de l’art autrice et/ou directrice de sept livres, de nombreux articles et catalogues d’expositions, critique d’art et professeure d’histoire de l’art contemporain à l’université, ce manque est comblé.
Car, elle en est convaincue, les analyses de peintures auxquelles se livra Françoise il y a 50 ans sont aussi sérieuses qu’originales. Fabienne confirme combien, là encore, elle était visionnaire : « ce livre est pionnier » (à son époque) dit-elle, en ce qu’il expose combien le corps des femmes est d’autant plus représenté dans les œuvres qu’elles sont effacées en tant que créatrices. Précurseur donc, mais ignoré voir effacé jusqu’à très récemment, ce « jalon marquant » de l’histoire féministe de l’art qui « n’a pas d’équivalent » en France.
L’intérêt précoce de Françoise pour les arts a émergé du terreau fertile d’une famille où les vocations esthétiques ont laissé des traces, comme les toiles de Lucien d’Eaubonne ou le travail du décorateur Jean d’Eaubonne qui collabora avec une kyrielle de cinéastes célèbres. Françoise, elle, a fait de la peinture son jardin secret, si secret que fort peu de personnes peuvent prétendre y avoir eu accès de son vivant. Crayonnés, aquarelles, gouaches et feutres, sur coins de feuilles comme sur supports de qualité, elle a produit, probablement, des centaines de petites œuvres.
Histoire de l’art et lutte des sexes marque un tournant dans sa production littéraire. Le style y préfigure la grande maîtrise dont elle fera preuve notamment dans La Liseuse et la Lyre et L’Évangile selon Véronique, son avant-dernier roman publié en 2003.
Ce soixante-dixième ouvrage de Françoise vient percuter notre époque. En régime néolibéral, au nom de « la crise », le bref laps de temps ou la culture institutionnelle fut espace de réinventions a cédé la place à un art « rentable », donc sommé de se marchandiser. Les grands musées publics sont phagocytés par des spécialistes en analyse du marché culturel, et chacun y travaille avec ardeur son « segment », reléguant les œuvres au rôle de supports interchangeables pour la mise en valeur de l’industrie du luxe, ou de faire-valoir aux grandes familles de la finance et de l’armement qui voit dans leur mécénat une manière de redorer un blason bien terni.
Comme le dit fort bien Paul B. Preciado, ans ces « nécromusées, archives de notre destruction globale« , la valeur d’échange et la réécriture de l’histoire ont dévoré l’œuvre. Françoise, elle, aurait préféré « la ruine publique à la rentabilité privée« , et aurait invité à les occuper, ces ruines, pour « y monter des barricades de sens« , car, comme elle l’écrivait, « Tout combat qui va jusqu’au bout de lui-même rencontre les autres ».




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