Françoise et la Résistance, ARTE, Platon

Françoise et la Résistance, ARTE, Platon

Parvis des Femmes de la Résistance, Toulouse

Nous n’avions jusqu’alors comme traces de l’activité de Françoise dans la Résistance que celles laissées dans ses Mémoires. En mars 2026, La Fédération Nationale de la Mémoire Vive de la Résistance a publié une notice à son nom qui nous permet d’avoir une source secondaire et quelques précisions.

Selon cette notice, Françoise était liée au réseau Libérer et Fédérer, et son activité aurait consisté à « la diffusion d’idées et la participation aux activités intellectuelles clandestines [et] la circulation de textes et la réflexion politique résistante ».

Ce qui est en partie cohérent avec ce qu’elle rapporte dans ses Mémoires. Elle s’attribue une rôle modeste, évoquant une résistance de pissotière pour signifier qu’elle ne s’est livré à aucune action héroïque. Il y est question de la Rue du Languedoc à Toulouse ou la tête du réseau, le député socialiste italien en exil Sivio Trentin, a fondé une librairie au N°10. Il y réunira en 1942 les survivants d’un précédent réseau décimé. Mais les évenements et les personnages dépeints par Françoise font plus penser à un minuscule comité, jeune et malhabile, qu’à un réseau aguerri. Peut-être à cause du cloisonnement ? Il va falloir approfondir.

Si son rôle a été modeste, il n’était pas sans risque :

Je débouchais place du Capitole…Et ce fut alors que le ciel se fendit, que les maisons croulèrent et que ma vie se coupa en deux.

En face de moi venaient trois hommes. Celui de droite et celui de gauche portaient des imperméables clairs et des chapeaux mous enfoncés sur les sourcils. Ils se dirigeaient vers une auto arrêtée en poussant celui qui marchait entre eux. Ils allaient me frôler.

[…]

L’homme encadré par les deux autres était Juju.

Au moment où l’un des chapeautés ouvrit la portière en disant  » Schnell ! « … les yeux de Juju croisèrent les miens. Ils me suppliaient. Je savais ce qu’ils voulaient dire. Je continuais à marcher. Mes ongles étaient pleins d’aiguilles, un glaçon remplaçait mon cœur, mais je marchais, je tenais debout, j’allais. J’entendis claquer la portière derrière moi, je ne me retournais pas.

[…]

Une seule certitude : où que ce fût, dans les geôles de la Gestapo, le long d’une voie ferrée ou derrière des barbelés germaniques, la fin de Juju aura été digne de lui ; je sais, moi, que « le petit pédé » s’y est montré un homme, et beaucoup plus que bien d’autres mâles.

Françoise, Chienne de jeunesse, page 323-324

Tout ceci prend un tour très particulier lorsque l’on sait que ce 8 mai 2026, les rues de Carpentras ont entendu résonner l’hymne pétainiste Maréchal, nous voilà à l’issue de la cérémonie de commémoration de la victoire contre les nazis.

Mi-mai, je suis l’invité d’ARTE pour un épisode d’Invitation au voyage qui sera tourné à Toulouse. Parmi la liste des questions fournie par la réalisatrice, un point porte sur la Résistance toulousaine et la place qu’y a tenu Françoise, se sera donc l’occasion d’évoquer ces faits.

Par ailleurs, je suis de plénière lors d’un colloque sur l’autofiction féministe à l’Université de Haute-Alsace, où l’on me demande pour novembre une bonne heure de propos sur la place qu’y tiendrait Françoise. L’autofiction, c’est un vaste champ d’empoignade dans le monde universitaire. Ancien maçon, titulaire en tout et pour tout d’un Brevet des Collèges, je n’ai pas d’enjeu de place, je sens que je vais bien m’amuser. Je suis déjà intervenu là-bas, et je soupçonne les organisatrices de me faire venir pour ma « liberté de ton ». Bravo à elle de ne pas céder aux injonctions !

Et, pour finir, les relations de Françoise avec la Grèce sont au beau fixe. Grâce à ma camarade Eleni Riga, déjà évoquée ici, une exposition de ses dessins ainsi que des interventions artistiques en référence à elle vont se tenir à Athènes l’hiver prochain, j’y serais. Et j’ai reçu il y a quelques jours une proposition d’intervention sur le site de l’ancienne Académie de Platon. l’auteur de La République, qui imagine en Grand Homme à lui tout seul un « monde idéal » ou encore de Timée dans lequel ses propos sur les femmes sont dignes du plus intégriste des respionsables religieux, avec Françoise, n’aura pas le dernier mot !

Je disais, dans un texte récent, qu’au vu des connaissances contemporaines, j’aurais préféré de loin naître dans les steppes chez les Sarmates qu’esclave des Achéens. Tant que nous n’aurons comme comme horizon culturel que l’atroce civilisation grecque antique et sa « Démocratie « Athénienne qui concernait 8% de la population, nous ne sommes pas sortis des ronces…

Françoise, vite fait bien fait

Françoise, vite fait bien fait

Infos :  Deux nouvelles critiques d’œuvres, ici et . Deux nouvelles traductions en italien, et une en Anglais. La page d’accueil de la version espagnole du site s’enrichit d’extraits de la préface de Yayo Herrero écrite pour la traduction de Le féminisme ou la mort qui dialoguent avec d’autres tirés de Perfumar la rabia (Parfumer la rage), par l’Uruguayenne Alicia Migliaro Gonzalez.

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De Hugo à Ta mère nature, la distance n’est pas si grande qu’il y parait. Si cette capsule sur Françoise n’aura peut-être pas le même destin que  Mélancholia, elle est dans son style fort bien écrite, et très juste, il y a du travail en amont. J’y vois pour ma part une filliation, car au-dela du sujet, c’est bien la même question qui est posée. Filliation qui, qui de loin en loin, nous embarquerais jusqu’aux débuts de l’écriture et bien avant, tant le combat est immémorial.

Le ton convient bien pour évoquer notre vieille révoltée. À titre de comparaison, écoutez Françoise ferrailler avec Jean Larteguy, officier de réserve, journaliste et romancier d’aventures militaires coloniales, qui venait en ces années 70 de publier une Lettre ouverte aux bonnes femmes (sic, on revient de loin ! ). Observez comment il lève les bras au ciel, dépassé par la verve de Françoise.

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Je me plais à répéter que ma mère n’appartient à personne, pas plus à moi qu’à qui que ce soit. J’en ais eu encore la preuve en découvrant par hasard que ce 8 mars, la commune d’Yerres en Ile-de-France venait de donner son nom à une esplanade. Après Paris, Lyon, Toulouse, Nantes (liste non exhaustive)…

Puisque nous avons dispersé ses cendres dans l’Atlantique un beau jour de Septembre 2005, à quand un cap à son nom ?

Que dis-je, un cap ? Une péninsule !

Françoise au Louvre

Françoise au Louvre

Infos :  traduction d’un texte de Françoise de 1955, sur les méfaits du colonialisme, en italien.

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Je garde un souvenir confus mais émerveillé de mes visites du Louvre avec Françoise dans ma petite enfance. Face aux grandes œuvres, semblant sortir de l’une de ces peintures qu’elle traitait d’égale à égale, elle me racontait toute une série d’anecdotes dont je n’ai retenu que la forte impression. Le sentiment d’Histoire disparaissait pour céder la place à celui de la filiation et de l’ancestralité, qui m’a fait voir très tôt de grandes figures disparues non pas comme tutélaires, mais comme  alliées ou adversaires dans la lutte immémoriale contre les dominations. Même si, évidemment, je n’employais pas ces mots là il y a 60 ans.

Françoise aurait donc adoré pouvoir évoquer Histoire de l’art et lutte des sexes dans ce cadre mais, là encore, l’époque ne s’y prêtait pas. Il aura fallu attendre ces jours-ci pour que ce soit le cas, et c’est Fabienne Dumont qui la représente ce 16 févier au colloque international Elles sont à l’œuvre – Les collections d’art ancien au prisme du genre qui accueille de grandes personnalités contemporaines comme Griselda Pollock. Fabienne Dumont sera aussi le 19 février aux Beaux-Arts de Paris pour une Relecture par Françoise d’Eaubonne d’œuvres canonisées (entrée libre), et le 20 février au Consortium à Dijon (entré libre sur inscription).

Sinon, David Dufresne, qui a écrit une bio de Jacques Brel, est à Vesoul pour parler de sa grand-mère. Et, dans les nuits de France-Culture, elle nous rappelle ce qu’elle pense de la construction du couple et des ses fondations mythologiques (je n’ai pas eu le temps d’écouter).

De son côté, la BNF la cite dans une liste des empêcheurs de penser en rond, et il  en est encore question à propos de la grande expositions « Sorcières » à Nantes.

La valeur n’attend point le nombre des années

La valeur n’attend point le nombre des années

Quiétude intérieure, une calligraphie d’Itsuo Tsuda

Infos : mise à jour des notices pour Les yeux du Paradis (1953) et La drogue (1974)

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Ma camarade Eleni Riga, qui spéléologise actuellement dans les archives de notre vieille enragée, m’a transmis ce poème datant de 1929. Françoise avait donc neuf ans. Mais d’où lui venaient toutes les connaissances qui lui ont permis de l’écrire ? Pas de l’école, elle y fait sa première année. Probablement de sa mère, érudite, qui a assuré jusque là les cours à domicile. Et de la bibliothèque familiale, puisqu’elle dévore tout ce qui se trouve à sa hauteur.

Elle fait preuve d’un style qui déjà s’affirme en noircissant de son écriture, depuis ses cinq ans et comme elle le fera toute sa vie, le moindre bout de papier qui passe à sa portée . Et c’est à ses neuf ans aussi que la grande Colette publie deux de ses poèmes.

Le Japon 

L’île des maisons de papier
Des ombrelles et des paravents
Patrie des dieux terribles et charmants
Des cigales et des cerisiers. 
Patrie des orangers en fleurs
Dès peintre habiles et des poètes 
des gens qui n’ont jamais eu peur 
Et des plus délicieuses bêtes
Hélas un grand changement est fait
Le Japon est civilisé !
Ou sont tes brodeuses ?
Tes poèmes, tes jeunes filles heureuses ?
Si le Japon prospère 
Il a perdu toute sa beauté
A-t-on idée de remplacer par des usines
Des maisons en papier…si fines…

Voilà, en germe, le combat de sa vie. Le féminin y est déjà présent, et les deux derniers vers interrogent l’évolution du monde, en critique du progrès. Il n’est donc pas étonnant que, près d’un siècle plus tard, elle soit publiée dans la collection Les précurseurs de la décroissance.

Dans Chienne de jeunesse, elle se dit à cet âge de neuf ans frappée par un vers de Victor Hugo, elle le connaît donc. Pour ses deux derniers vers son inspiration pourrait-elle lui venir, par exemple, de Mélancholia ? Mélancholia, où Hugo tonne contre le Progrès et l’Usine, contre le sort atroce fait à l’enfant, la femme, l’ouvrier d’usine, l’autre qu’humain. Déportons-nous un instant de notre Occident contemporain confortable (pour nous, et plus pour longtemps) : il n’a pas pris une ride.

… Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,

[…]

Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain ! –
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !

[…]

Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme ! …

On ne peut qu’imaginer l’effet d’une telle lecture sur une âme aussi ardente !

Manon Soavi a choisi pour illustrer ce poème de Françoise une calligraphie d’Itsuo Tsuda, voici ce qu’elle en dit :

« Dans cette calligraphie de style dit semi-cursif, le trait du haut représente le toit, donc la maison. Les deux signes ensemble « sous le toit » figure le tri des haricots, donc par extension une activité calme, silencieuse.

Et je me réfère à Ariel Salleh : dans la culture japonaise il y a une recherche d’un état intérieur de calme, qui n’est pas un état d’insensibilité ou de transcendance. Au contraire le calme intérieur se trouve dans l’intégration de la vie. A l’image du travail dit « féminin » qui tisse les communautés, exigeant flexibilité et attention aux rythmes humains et naturels. L’essence de cette présence calme est dans ce travail qui tient et s’inscrit dans le temps endurant ».

Peut-être avez-vous déjà fait le lien avec le féminisme de subsistance. Et pour celui entre Japon, arts du corps et écoféminisme, je vous invite à lire Manon ici, par exemple.

Note du 06/02 : au croisement du Japon, de l’art, de l’écoféminisme et des catastrophes industrielles, vous pouvez écouter cette intervention d’Elodie Royer. J’y ais appris qu’un article de Françoise avait été traduit et inséré dans un ouvrage collectif japonais au milieu des années 80.

Françoise d’Eaubonne l’Artificière

Françoise d’Eaubonne l’Artificière

Il n’est pas beau ce sticker anonyme ? Et il arrive à point nommé.

L’allée Françoise d’Eaubonne démarre au pied de la mairie du XIVe à Paris et traverse un jardin pour rejoindre la rue Mouton-Duvernet. Au coin, il y a La Cocotte où je devisais paisiblement avec mon frère mi-décembre.

En sortant, on s’étonne. Un odeur de brulé ? Un incendie pas loin surement. Et voilà que de jolies flammèches nous environnent. La pergola du café est en feu. Vif comme l’éclair, j’invite mon frère à courir alerter pendant que je me déplace doucement de 50 cm, par précaution. Alain bondit et ameute. Téléphone, attroupement, pompiers toutes sirène hurlantes.

Nous sommes à Paris, c’est donc la Brigade, unité d’élite s’il en est, qui fait le déplacement. Et qui ne lésine pas sur les moyens.

Sans doute a-t-elle jugé utile de prendre ses précautions :  feu, Françoise d’Eaubonne… Si vous ne voyez pas bien le rapport, c’est ici.

Pour notre petit Noël, nous avons donc eu droit à de jolis camions rouges, et même, cerise sur le râteau, à la Grande Echelle. Dommage, iels ne l’ont pas déployée.

Enfin c’était bien quand même, il y avait beaucoup de pompiers et  pompières.

Ceci posé, un incendie au bout de la rue Françoise d’Eaubonne, c’est suspect.

Il ne faudrait pas conclure trop vite que ce sont les décorations de Noël qui ont enflammé le store. Avec Alain nous avons une autre explication.

Françoise, de sa rue, a vu ses deux fils et comme c’était la période elle a décidé de leur offrir une jolie illumination. Bon, un feu dans un café ce n’est pas sympa pour les gens qui sont là, mais allez savoir ce qui se passe dans l’absence de tête d’un pur esprit? Une kami écoféministe immanente a ses raisons que la raison ignore. Et personne n’a été blessé.

Bref, merci Françoise, tu est vraiment la plus forte de toutes les mamans du monde, comme d’hab.

 

Rappel de dates janvier 2026

Rappel de dates janvier 2026

Le 10 janvier, Les Amis du Monde Diplomatique s’offrent deux d’Eaubonne pour le prix d’un, et deux beaux morceaux : avec David Dufresne, nous animerons une après midi des Amis du Monde Diplomatique de 14 h à 17 h à Versailles, salle Montgolfier, à la mairie. Nous sommes des habitués du lieux, David pour ses livres, et de mon côté pour évoquer Françoise.

Le 15 janvier c’est au tour de la Maison des Femmes – Simone de Beauvoir de Nantes : projection du film de Manon Aubel, Françoise d’Eaubonne, une épopée écoféministe. Et débat à suivre en tandem selon une habitude bien établie. C’est de 19 h à 21 h.

Et nous avons la chance de recevoir aussi Eleni Riga, commissaire d’exposition indépendante en Europe et aux USA, à Nantes pour une journée de travail sur le sujet qui lui fait passer plusieurs mois en France, lequel est… Devinez ?

Attention ! Pour participer à la soirée, il faut s’inscrire par mail à la Maison des Femmes, les places sont limitées.

Et pour les personnes de Strasbourg et alentours, le cinéma Cosmos propose 5 dates pour voir le film de Manon Aubel, dans le cadre du festival Rages Féminines. Entre le 18 janvier et le 15 février.